Les magasins ont été fermés, les valeurs locatives se sont effondrées, les loyers doivent être négociés ou plaidés, les autorisations d’urbanisme chèrement payées, les clients remotivés… certes. Mais, en traversant tous ces malheurs, le commerce montre une résilience hors du commun, comme s’il voulait prouver que l’histoire des magasins est loin d’être finie.
par Alain Boutigny
Il y a de cela une semaine, un mois, une vie… C’était avant que tout le monde ne plonge dans l’océan noir du confinement d’une population à 99,99 % bien portante et d’une économie, qui, pour ne pas être dans une forme éblouissante, tenait la route. Tout à changé. L’espoir a disparu… C’est fâcheux. La masse des mauvaises nouvelles est si considérable que l’on se demande comment le pays tient encore debout. Il y a le virus. Il y a surtout ce que l’on met autour pour tenter d’arranger les choses ou de faire semblant. L’enfer est pavé de bonnes intentions… Avec du recul, il est clair que le compte n’y est pas. Les décisions prises à la hâte et sous l’empire d’un gouvernement des médecins secondés par le zèle d’une administration ont mis la société à feu et à sang. L’économie inspire les plus grandes craintes aux dirigeants d’entreprise les plus costauds. Le moral gambade au fond des chaussettes.
Il y a de quoi. On ne reviendra pas sur le premier confinement que la plupart, commerçants en tête, ont vécu de façons républicaine, respectueux d’une formation de combat à laquelle tout le monde acceptait de croire. Les libraires eux-mêmes se sont prêtés au jeu, abandonnant aux grandes surfaces la part de marché qui leur revenait. On reviendra en revanche sur la rechute liée au confinement bis. Il n’attaque pas seulement la reprise qui se profilait dans les magasins avec des chiffres d’affaires de septembre à + 0,6 % contre – 94 % en avril (1) et, en octobre, des ventes remontées à – 8,9 % de l’historique et un footfall en centre commercial à 81,5 % (2). Le coup de Jarnac de fin octobre casse une ligne d’horizon qui apparaissait à nouveau, permettant d’envisager un avenir dur, mais en tout cas un avenir.
Il y en avait grand besoin. La tempête sur les caisses enregistreuses a été violente. Plus qu’on ne le croit. Les enseignes fragilisées sont tombées comme des mouches : des grosses (Celio, Alinéa, La Halle, Camaïeu…), des moins grosses (Accessorize, Un Jour Ailleurs, Orchestra…) et des emblématiques (Agatha, Phildar, André, Fauchon…). Toutes n’étaient pas dans une forme éblouissantes, toutes ne sont pas perdues. Mais le ressentiment est fort car la frayeur est palpable. Le commerce spécialisé ne comprend pas pourquoi, avec quelques uns (événementiel, tourisme, spectacles…), il paye les violons de cette danse macabre ; lui, l’essence même de la vie. Rien de tel pour engendrer des querelles de famille. C’est de la sorte que les commerçants sont très naturellement entrés en conflit avec les bailleurs qui auraient préféré ne pas en être et qui en sont pourtant.
Avec des conséquences atroces. Très vite, les représentants des enseignes ont démissionné en bloc du conseil d’administration du Conseil national des centres commerciaux (Cncc), dont le charismatique André Tordjman, fondateur de Little Extra. Cette sortie marquait une rupture, au moment où un collectif de onze fédérations (Procos, l’Alliance, Franchise, Coopératives…) gratifiaient les propriétaires d’un retentissant «J’accuse» à la Zola. «Alors» que chacun prend sa part dans cette crise, «alors» que les loyers du premier trimestre ont été payé, «alors» que les enseignes subissent une perte de chiffre d’affaires considérable, alors, alors… Depuis, certains ont conclu une paix des braves, sauvant ce qui peut l’être avec ces bons arrangements qui valent mieux qu’un mauvais procès. Ils ont été d’autant plus faciles à trouver là où les affaires ont repris. Notamment dans les retail parks : entre le 11 mai et le 30 juin, les malls à l’air libre de Frey ont pointé à + 16 % !
LES JUMBOS AU MOUROIR
Aujourd’hui, les causes d’inquiétudes vont au-delà. Elles portent sur l’équité entre les commerces que l’on dit «essentiels» et qui sont «indispensables» dans les pays où l’on n’a plus faim. Elles portent aussi sur cette courbe de l’Indice des loyers de commerce (Ilc) que la crise sanitaire elle même n’empêche pas de grimper : après s’être offert un plateau à + 2 % en 2017 et 2019, il affichait encore 1,39 % au T1 de cette année et, contre toute attente, un + 0,2 % au T2 – trimestre du confinement ! Elles portent encore sur les valeurs locatives. Les six derniers mois ont été cruels. Les loyers perdant 18 % et le droit au bail 26 %, elles ont littéralement plongé de 20 %. Et ça, c’était dans le monde d’avant. Désormais, les références elles-mêmes ont disparues…
Qui, je vous le demande, pouvait imaginer que les galeries d’hypermarché seraient au pouvoir quand les jumbos sont au mouroir, bêtement condamnés par une administration qui mesure jusqu’au moindre dépassement du kilomètre autour de votre domicile, et par une clientèle que l’on apeure au quotidien et qui se méfie des gros rassemblements.
La stigmatisation des 40 000 m² et plus interdits de déconfinement, en a rajouté une couche. Quelques courageux ont dû pousser la porte un peu violemment, au moyen de «référés liberté» devant le Conseil d’État : Beaugrenelle en tête. Qu’à cela ne tienne : on a remis ça dans le décret d’urgence sanitaire du 17 octobre qui donne aux préfets le pouvoir de fermer les 70 000 m² et plus (ordre qu’ils n’ont pas osé donner…), avant que l’on ne ferme à nouveau tout dix jours plus tard…
DES TRACES DE SANG
Voilà, d’ailleurs, la vraie source des tracas. Mars, avril et mai ont fait mal, certes. On commençait pourtant à se dire qu’il s’agissait d’histoire ancienne. Il y aurait bien des traces de sang, mais il fallait avancer. Le second stop va au contraire ranimer la guerre des loyers et ce fichu débat juridique entre la force majeure que les uns considèrent comme acquise et l’exception d’inexécution elle-même que les autres contestent ; quand bien même l’évidence de l’indisponibilité saute au yeux. Que la situation ne soit pas de son fait, mais celui de l’État, étant «une autre histoire», aurait dit Rudyard Kipling. Car tout ce que trouve à faire l’exécutif est, pour le confinement 1, de laisser les bailleurs offrir trois mois de loyers aux Tpe, de mensualiser les autres locataires et de signer une Charte de bonnes pratiques bidon et, pour le confinement 2, d’offrir un crédit d’impôts de 50 % des loyers annulés de novembre à ceux qui emploient moins de 250 salariés et de 30 % des deux-tiers restant à charge à ceux qui emploient entre 250 et 5 000 employés. C’est toujours ça de pris ! Mais le sujet est ailleurs : dans les loyers qu’il aura fallu verser ou négocier, dans le fonds de commerce qui aura été écorné de trois mois de fermeture ; la clientèle qui en fait le prix étant allée voir ailleurs : grandes surfaces et Amazon compris.
La seule question, depuis la réouverture 2, est de sauver ce qui peut l’être de cette annus horribilis ! Chacun est à cran. Y compris les chocolatiers qui décrivent un client démotivé dans un environnement de rideaux baissés d’où l’envie de se faire plaisir s’est envolée.
Là, on est à 50 % du chiffre. On ouvre pour ne pas être fermé ; pour éviter la déprime. Cependant qu’après avoir jeté des bâches sur les «Jeux interdits» (3) mais pratiquant hardi petit le ask&collect, les hypers ne s’embarrassent pas de principes et mettent au chômage partiel 100 000 employés aux frais de la princesse ! Dame, les pouvoirs publics se sont pris les pieds dans le tapis de la concurrence et maintenant, tout le monde se sent floué. Floué et tétanisé par l’exercice 2021 que tous les commerçants vont commencer à poil.
UNE CONVENTION EN FOLIE
Voire un peu plus… Comme s’il fallait en rajouter, comme si le spectre du chômage n’existait pas, les politiques se lancent dans des projets soufflés à une Convention citoyenne en folie. Evidemment saisie d’urbanisme, elle ne trouve rien de mieux que d’enfourcher les poncifs du trop de mètre carrés, trop de périphérie, pas assez de petit commerce et pas assez de centre-ville. Lassant, non ? Le dossier est sur la table. Les derniers développements permettront-ils à la circulaire de M. Castex, remake de celle de Le Maire et Gouraud de l’automne 2019 qui incite les préfets à l’extrême fermeté sur les ouvertures de grandes surfaces, de prospérer comme prévu ?
Le sujet finira-t-il aux oubliettes ?
On ne sait qu’une chose : le thème est trop populiste pour être abandonné dans une époque où le populisme est à l’honneur et les libertés à l’horreur. La seule chose capable de ralentir le mouvement est cette injustice flagrante entre les surfaces de commerce et les entrepôts du e-commerce qui fait bloquer le projet de Val Tolosa, à Toulouse, et autoriser 180 000 m2 de logistique à Nantes signés Amazon. L’intelligence n’a rien à faire par là… Même si, en contrepoint, les inaugurations de Mon Grand Plaisir (Paris) et Steel (Saint-Etienne), positifs en matière d’artificialisation et adaptés à la demande nouvelle de loisirs, de convivialité, de verdure et de plein air font mentir les Cassandre.
On sait au moins, grâce à cette crise, que le commerce ne mourra pas et qu’il ne sera pas tué par son homologue électronique. A voir l’affluence dans les retail parks superstar lors du déconfinement de mai, à voir celle dans les grandes surfaces quand tout le reste est fermé, à entendre les consommateurs dont huit sur dix réclament la réouverture des spécialistes pour, enfin, penser à Noël, on voit que les magasins n’ont pas dit leur dernier mot.
On comprend aussi pourquoi tant d’intérêt pour le métier des marchands : les nouveaux concepts qui ne cessent de fleurir (Mimiso, le Hema chinois, Espot, salle d’e-sport, Bullfrog, le barbier de Percasi ou Go! Fish de l’Allemand Nordsee). Sans oublier le succès… des chaînes en déconfitures qui trouvent toujours un repreneur : Carrefour pour Bio c’Bon, Michel Ohayon pour Camaïeu, But pour Conforama, le courageux François Feijoo pour André, Beaumanoir pour La Halle… Allons, la belle histoire des magasins n’est pas terminée. Le commerce, à base d’échanges, est une expression majeure de l’existence. Fermez-le, elle dépérit, ouvrez-le, elle revit.
1. Source : Procos.
2. Source : Conseil national des centres commerciaux (Cncc).
3. Film de René Clément, 1952.
